LE CHEVALIER TURGOT,Turgot, Etienne Francois (1721-1789)
"Memoire instructif su la maniere de rassembler, de preparer, de conserver, et d'envoyer, et g'rnvoyer les diverses curiosites d' Histoire Naturelle; auquel on a joint un memoire intitulè: Avis pour le transport par mer, des arbres, des plantes vivaces, des semences". 1758, Lyon J.M. Bruyset
FRÈRE DU MINISTRE, NATURALISTE, 1721-1789TURGOT (le chevalier Étienne François), marquis de Soumont, frère du ministre, né à Paris le 16 juin 1721, associé libre de l’Académie des sciences, était très savant en histoire naturelle, en chirurgie et en médecine. Il n’était pas moins versé en agriculture, et, à l’exemple de son frère, il fut un économiste zélé. Destiné par sa famille à l’état militaire, il alla faire ses caravanes à Malte, dont il commandait une galère. Après avoir fait ses preuves comme officier, il se signala dans cette île comme administrateur. Il s’occupa de perfectionner l’éducation des habitants, d’établir une bibliothèque, de former un jardin botanique, d’attirer des chirurgiens habiles, des pharmaciens instruits, enfin de faire fleurir l’agriculture et le commerce. De retour en France, en 1764, il fut élevé au grade de brigadier des armées du roi. Il proposa au duc de Choiseul de régénérer la colonie de Cayenne et d’établir, sous le nom de France équinoxiale, dans le continent de la Guyane, une colonie nouvelle qui fût capable de résister, sans aucun secours de la métropole, aux attaques étrangères, et de prêter son appui aux autres colonies à sucre.
Cet établissement, s’il eût pu réussir, aurait compensé la perte récente du Canada, mais ceux qui l’avaient conçu n’avaient pas tenu compte des obstacles provenant de l’insalubrité du climat. Le savant et modeste Turgot fut tout étonné, dans cette circonstance, de se voir appuyé auprès du duc de Choiseul par un intrigant nommé Beudet, qui avait le plus grand crédit sur l’esprit de ce ministre; mais on en verra bientôt les motifs. L’homme d’État adopta donc avec enthousiasme le projet du militaire philosophe. La difficulté était de le faire nommer gouverneur général de la Guyane française par Louis XV, qui n’aimait pas qu’on lui proposât des sujets qui lui fussent inconnus. En effet, depuis la mort du prévôt des marchands, le nom de Turgot était oublié à la cour. Son fils aîné, le président à mortier, goutteux et podagre, ne se montrait qu’au palais; l’intendant de Limoges quittait peu sa province, et, lorsqu’il venait à Paris, il ne voyait que les savants et les encyclopédistes. Quant au chevalier Turgot, après avoir passé l’été dans ses terres, parmi ses vassaux, dont il faisait le bonheur en leur distribuant les trois quarts de son revenu, il vivait à Paris dans la société des Rouelle, des Macquer, des Jussieu, des Poivre, ne fréquentant ni les hommes en crédit, ni les femmes qui faisaient les ministres. Heureusement Turgot avait quelques rapports, comme botaniste, avec le jardinier du duc d’Ayen, capitaine des gardes en exercice; ce subalterne, très versé dans la connaissance des plantes, possédait la confiance de son maître, qui était passionné pour cette science.
Le duc d Ayen ne connaissait nullement le chevalier Turgot; mais dès que le ministre Choiseul lui eût appris les relations qui existaient entre ce gentilhomme et son jardinier, il se chargea de recommander au roi le gouverneur futur de la Guyane. Turgot fut donc présenté à Louis XV, qui dit en le voyant : « Ah ! voilà le chevalier à Turgot : du génie, des vues, des idées neuves ! — Sire, dit le duc de Choiseul, c’est le gouverneur de la France équinoxiale. » Le monarque sourit et entre dans son cabinet avec le ministre pour signer la nomination. Le chevalier se confond en remerciements auprès du duc d’Ayen et paraît surtout flatté de ce que le roi l’a reconnu. « Oui, répondit le duc, je lui ai dit que vous étiez borgne. » ; puis il ajouta : « Je saisis, la semaine dernière, l’occasion de parler de vous à Sa Majesté. C’était à Choisy, pendant le souper : on servit un faisan à la tartare que le roi trouva excellent; l’idée me venant alors de parler de vous, je lui dis que j’en avais mangé accommodé à la turque, et que c’était le chevalier Turgot qui en avait donné la recette à mon jardinier. — J’en veux avoir, répondit le roi. — D’après cela, je ne suis point du tout étonné que le roi vous ait bien reçu. »
Le chevalier Turgot eut, quelques jours après, ses provisions de gouverneur général. Cependant, si ses vues et celles du duc de Choiseul pour une colonisation nouvelle étaient bonnes en principe, le local était mal choisi. Les mesures d’exécution furent plus mal prises encore : on fit à grands frais venir des familles alsaciennes, dont quelques-unes pensèrent mourir de faim en France avant leur embarquement. Douze mille hommes furent débarqués à la fois, après une longue navigation, sur les plages désertes et inondées de la Guyane. Le gouvernement devait les louer, les nourrir. Dans les commencements, un mauvais hangar fut le seul asile qu’on leur fournit; les vivres, altérés par la chaleur, l’humidité et le transport, causèrent une épidémie, et les inondations firent périr une partie des colons qu’avait épargnés la contagion. L’intendant Chauvallon n’avait été envoyé en Amérique que pour faire sa fortune; car Beudet, son ami, avait espéré que tandis que le philosophe Turgot s’occuperait de simples, il laisserait cet administrateur tailler et rogner à sa volonté. Cette espérance fut trompée. Turgot, qui était demeuré dix mois à Paris, sou, prétexte d’aider le ministère de ses conseils, partit enfin pour remédier à tant de désordres. Sur les plaintes générales des colons, il fit arrêter et conduire en France Chauvallon pour être jugé. Après quatre mois de séjour dans la colonie, sur lesquels il fut malade pendant trois. Turgot lui-même revint à Paris rendre compte de l’expédition, et il confirma par son témoignage ce que répandait déjà la rumeur publique, l’impossibilité de suivre des projets trop légèrement adoptés. Il en résulta entre Turgot et Chauvallon un différend qui se traita dans le cabinet des ministres.
Une lettre de cachet priva Turgot de sa liberté : Chauvallon l’accusait d’abus de pouvoir. Après sa détention, Turgot se renferma dans son cabinet, uniquement occupé de ses études, et il ne sortit pas de cette retraite philosophique, même quand son frère fut élevé au ministère. Cependant, au commencement de 1776, lorsqu un parti puissant se déchaîna contre ce dernier, ses ennemis voulurent revenir sur le procès de son frère avec Chauvallon, dans l’intention de décrier le contrôleur général comme fauteur des prétendues vexations du gouverneur de la Guyane. On trouve des détails de cette affaire dans la lettre qu’Anne Robert Turgot écrivit à Louis XVI quelques semaines avant sa disgrâce. Le chevalier Turgot fut, en 1760, un des fondateurs de la société d’agriculture, pour laquelle il a rédigé plusieurs mémoires importants. Dans le recueil de l’Académie des sciences, où il avait été reçu associé libre en 1762, on a de lui, entre autres mémoires intéressants, des Observations sur l’espèce de résine élastique de l’île de France, à peu près semblable à celle de Cayenne (1769). Il a fourni à Soulavie, pour l’histoire du ministère de son frère, quelques matériaux insérés textuellement dans les Mémoires historiques sur le règne de Louis XVI. Il mourut, le 21 octobre 1789, d’une attaque de goutte, maladie qui avait emporté son père et ses deux frères.