Bexon Gabriel-Léopold, abbé  (1747-1784).

L’abbé Gabriel-Léopold Bexon, né à Remiremont le 10 mars 1747,mort à Paris
le 15 février 1784 n’est pas un inconnu. On sait, depuis longtemps, qu’il fut, avec Daubenton et Gueneau de Montbeillard, l’undes collaborateurs très actifs et fort dévoués de Buffon [1]. Son nom,d’ailleurs, apparut, de par la volonté du maître d’œuvre, en tête du TomeVII de l’Histoire Naturelle (premier volume consacré aux oiseaux) pour le quel sa participation avait été, déjà, très importante. Ceci n’empêchapas certains auteurs, confortés dans leur opinion par une lecture rapidede la correspondance de Buffon avec l’abbé, de faire de ce dernier unvéritable «domestique» exploité par son patron qui l’aurait littéralementtué à la tâche et, de surcroît, dépossédé du fruit de son travail. D’où unsouci, chez certains auteurs, d’exalter l’œuvre de l’ecclésiastique vosgienaux dépens de celle du célèbre naturaliste qui, puisqu’il s’agit d’oiseaux, se serait, abusivement, paré des plumes du paon. L’étude de la correspondance et, surtout, des manuscrits laissés par l’abbé, conservés avec ceux de Buffon à la bibliothèque du Muséum d’Histoire Naturelle, conduit à un jugement plus nuancé et, surtout, révèle des aspects mal con-nus de la riche personnalité de Gabriel-Léopold Bexon.

1.L’Emile dans les VosgesIl y eut quelque chose de L’Emile, le célèbre roman de Jean-JacquesRousseau, dans l’enfance et la jeunesse du savant vosgien. Fils d’unhomme d’affaires - mais à ce qu’il semble peu doué pour les affaires - des



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chanoinesses de Remiremont, second enfant d’une famille nombreuse(treize enfants dont quatre survécurent), il reçut sa première instructionà Remiremont. Sa mère d’abord, puis l’abbé Leverier, sans doute l’undes chanoines occupés à desservir le chapitre des Dames, lui apprirentles premiers rudiments de grammaire, de latin, de mathématiques et,par la suite, le préparèrent à l’entrée au séminaire [2].En fait, il semble surtout, comme d’autre savants de l’époque (ainsi Cuvier, Ampère), s’être instruit par ses propres moyens, au moyen delectures, de promenades dans la nature à la manière de celui qui allaitdevenir son grand ami de jeunesse, François de Neufchâteau, l’auteurdu poème Les Vosges [3]. Il ne semble pas s’être acclimaté au régime duséminaire de Toul où ses résultats furent brillants mais, d’où il fut, pa-raît-il, renvoyé à cause de vers satiriques [4]. Toujours est-il qu’il terminases études à Besançon par un doctorat de théologie [5].Peut-être ce changement de lieu s’expliquait-il, beaucoup plus sim-plement, par la réorganisation des études supérieures en Lorraine, suiteau départ des jésuites et au transfert difficile de l’ancienne université dePont-à-Mousson à Nancy [6]. Ayant obtenu ses grades en théologie, lenouveau docteur revint au pays sans rechercher, semble-t-il, un bénéficeecclésiastique qui lui eût procuré un établissement. Il se contenta de laprotection de l’abbesse de Remiremont, Anne-Charlotte de Lorraine,fille de Léopold, qui l’avait en grande estime [7].Il semble bien qu’il ait souhaité être libre afin de se consacrer pleine-ment à ses travaux scientifiques. Ceux-ci ne concernaient que très par-tiellement l’érudition. Son Histoire de Lorraine dont le premier tome futpublié en 1777, devait servir de prélude à une Histoire naturelle de laLorraine, pour laquelle il amassait des matériaux. Dans l’immédiat, c’étaitsurtout à des traités d’agriculture qu’il consacrait ses soins. A un Systèmede fertilisation, il ajouta un Traité des rivières par rapport à l’agriculture etsurtout un Catéchisme d’agriculture, dialogue par questions et réponsesentre un père et son fils [8].Ce dernier ouvrage était précédé d’une adresse à Loménie de Brienne,archevêque de Toulouse qui venait de présider la Commission des Ré-guliers dont l’objet avait été la suppression de très nombreux couvents,soit parce qu’ils étaient en partie désertés, soit, parce qu’ils étaient deve-nus, selon la commission, inutiles. C’était le cas, en particulier, des or-dres contemplatifs, masculins et féminins [9]. La dédicace portait un se-cond nom, celui de Victor Riqueti, marquis de Mirabeau (le père del’orateur révolutionnaire), célèbre pour son admiration pour la Prussede Frédéric II (l’objet d’un de ses ouvrages) ainsi que par sa participa-tion active au mouvement des physiocrates qui considéraient que la


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richesse d’un pays résidait principalement dans la terre et l’agriculturequi la faisait fructifier. Il y avait un côté militant chez les physiocrates etparticulièrement chez le marquis de Mirabeau qui se faisait appeler«L’Ami des hommes» [10].Cette adresse à deux représentants illustres des Lumières révélait à lafois les sympathies de l’abbé Bexon et l’esprit qui l’animait lorsqu’il ré-digeait ses ouvrages. Améliorer le sort des hommes par le progrès del’agriculture était une idée des Lumières certes, mais on la retrouvaitaussi dans les écrits de bon nombre de curés de campagne de l’époquequi n’étaient pas, pour autant, voltairiens. Il y avait cependant quelquechose de plus chez l’auteur du Catéchisme d’agriculture qui le différen-ciait d’un pur économiste.«J’ai dîné chez madame Trude, écrivait la future Madame Rolland àune amie en 1778, en grande assemblée avec l’abbé Bexon. Il est aussiaimable en compagnie, aussi facile de conversation qu’il est habile etsavant la plume à la main dans son cabinet. Nous étions voisins et, dansnotre enthousiasme pour le bon Jean-Jacques nous avons fait sans chan-ger de place, un petit voyage à Clarens»[11]. L’abbé vosgien n’était passeulement économiste; il était aussi en communion de pensée avecl’auteur de la Profession de foi du vicaire savoyard, Jean-Jacques Rous-seau.2. L’esprit de l’EncyclopédieOn se tromperait, toutefois, si on ne voyait là que pur sentiment. Ils’y mêlait une volonté affirmée d’être utile aux hommes comme le vou-lait Rousseau et d’être efficace comme l’Encyclopédie en découvrait laméthode, en particulier d’Alembert dans son Discours préliminaire. Maistout cela, peut-être, restait-il bien théorique dans l’esprit du jeune abbé.Il fallait à Gabriel-Léopold un maître qui pût le guider dans le domainequi était le sien, celui des sciences de la nature. Une méthode, un maî-tre, telles furent les préoccupations premières du jeune savant, une foisparvenu à l’âge d’homme, en 1772, à vingt-cinq ans. La méthode, ilaurait à la trouver lui-même. Quant au maître, il s’imposait : ce seraitBuffon, alors en pleine gloire, à l’époque où il achevait son Histoirenaturelle commencée en 1749.Comme il arrive quelquefois dans la vie, ce qu’on appelle la chancen’est que la rencontre de deux nécessités. Bexon avait besoin d’un guide;mais Buffon, âgé de soixante-cinq ans, devait élargir son équipe s’il vou-lait parvenir au bout de son œuvre. Néanmoins, il ne se pressa pas. Iltenait, avant toute décision, à lire les travaux du nouveau venu, à lemettre à l’épreuve également. Ce ne fut qu’en 1774-1775 que l’abbé


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commença à participer pleinement à l’entreprise et à résider à Paris.Bien loin de spolier le jeune chercheur de son travail, Buffon fit connaî-tre au public, dès le début, la contribution de celui-ci, en particulierdans le Tome VII, consacré aux oiseaux. Il le fit en ces termes. «Nonseulement, écrivait-il, (il) m’a fourni toutes les nomenclatures et la plu-part des descriptions, mais il a fait de savantes recherches sur chaquearticle, et il les a souvent accompagnées de réflexions solides et d’idéesingénieuses que j’ai employées de son aveu et dont je me fais un devoiret un plaisir de lui témoigner publiquement ma reconnaissance»[12].Avant d’en arriver là, Buffon fit l’éducation de celui qui était encoreson élève. Dans la première lettre conservée, le maître, après quelquespolitesses, en venait vite à l’essentiel. «Il y a en général trop d’érudition(dans vos contributions à l’Histoire Naturelle), écrivait-il, et vous ne vou-driez pas qu’en comparant ces articles avec ceux qui sont imprimés, onvoie qu’on a redoublé de science mythologique et d’érudition assez inu-tiles à l’Histoire naturelle. J’en retrancherai donc beaucoup et j’aurail’honneur de vous envoyer dans peu le premier cahier corrigé de mamain; cela vous servira d’exemple pour ceux de la suite» [13].
Un peu plustard, il indiquait clairement ce qu’il attendait de son collaborateur etqui tenait en deux mots: il faut être «court et précis [14]». Ce n’était passeulement une question de style, ni même d’homogénéité de la collec-tion; mais de discipline de l’écrivain scientifique. Celui-ci ne doit, enaucun cas, s’écarter du sujet pour faire valoir ses connaissances. Mais, ilveut être compris et, pour ce faire, la description est indispensable. C’estce que l’auteur de ce grand Naturaliste essayait de faire admettre par soncorrespondant au milieu des fleurs qu’il lui envoyait par brassées. «Voustrouverez, dans ce paquet, votre article du Paille-en-queue avec assezpeu de corrections, c’est un de ceux que vous avez le mieux écrits, et jem’aperçois de plus en plus que chaque jour vous vous perfectionnez etque la belle imagination ne vous abandonne guère» [15]. Du même ordreétait la remarque à propos de l’un des plus célèbres articles de l’Histoirenaturelle». Vous avez bien le temps de peigner votre beau Cygne», écri-vait le maître d’œuvre qui avait hâte de passer à autre chose. «Je désireautant que vous d’en être quitte et de ne plus travailler sur des plumes»,ajoutait-il [16].A ce régime, le disciple devint bientôt, presque, un confrère à qui lemaître demandait son avis. Inquiétude, lorsque celui-là se taisait. «Vousne me marquez pas si le préambule des perroquets vous a fait plaisir ; ilme semble que la métaphysique de la parole y est assez bien jasée» [17].Aussi, l’abbé s’enhardissait-il et n’hésitait-il pas à donner son avis. Dansle tome consacré aux minéraux, Buffon avait écrit : «On trouve rare-ment les métaux sous leur forme métallique dans le sein de la terre ils y


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sont ordinairement sous une forme minéralisée, c’est-à-dire altérée parle mélange de plusieurs matières étrangères». Là-dessus, Bexon réagis-sait : «La minéralisation est plus qu’un mélange, ou du moins c’est unmélange bien intime ; j’ai mis «mélange intime». Buffon adopta la ver-sion proposée[18].Il arrivait cependant à l’auteur de l’Histoire naturelle d’utiliser desexpressions qui pouvaient paraître contestables, voire condamnables, àun théologien. A propos du mouvement de la Terre et des planètes dusystème solaire, celui-là avait écrit : «son mouvement plus que perpé-tuel, aidé de la perpétuité du temps». A tout le moins, la phrase se res-sentait d’un influence spinoziste, sinon carrément matérialiste. Bexonne réagit pas sur le sens, mais seulement sur la forme. «Idée répétée,écrivit-il, plus que perpétuel ne s’entend pas». Il n’y gagna rien. Buffonchangea perpétuité en éternité du temps et il laissa plus que perpétuel [19].L’abbé vosgien eut de plus graves problèmes de conscience à résou-dre. On sait que le dernier ouvrage de Buffon, Les Epoques de la Nature(1778) commence par un commentaire littéral de la Genèse. «Au com-mencement Dieu créa le Ciel et la Terre» est expliqué de la façon sui-vante : «On rendroit donc le texte contradictoire à lui-même, si l’onvouloit soutenir qu’au commencement Dieu créa le ciel et la terre telsqu’ils sont. Ce fut dans un temps subséquent qu’il les rendit en effet telsqu’ils sont, en donnant la forme à la matière, et en plaçant le soleil, lalune et les étoiles dans le ciel. Ainsi pour entendre sainement ces pre-mières paroles, il faut nécessairement suppléer un mot qui concilie letout, et lire : Au commencement Dieu créa LA MATIERE du ciel et dela terre» [20].Naturellement, ce commentaire suscita les protestations de la Sor-bonne et le malheureux Bexon, en tant que théologien, fut chargé dedonner aux docteurs tous les apaisements utiles. Persuadé qu’en 1780ses confrères n’oseraient pas s’engager dans une nouvelle affaire Galilée,il prit hardiment la défense de son patron. Les Epoques de la Nature sont«un ouvrage vraiment historique» (on dirait aujourd’hui scientifique),écrivit-il dans son mémoire, et l’on ne peut «anéantir les preuves in-nombrables que toute la nature nous fournit». Bon gré mal gré, la Fa-culté de Théologie devait tolérer cette conciliation de la Bible avec lascience, laquelle, rappelait-il, ne peut transiger avec les faits [21].Il était donc évident, pour le collaborateur de Buffon, que dans uneaffaire qui concernait le système du monde, la science devait l’emportersur l’Ecriture. De fait, il n’y eut pas de suite. Toutefois, on ne pouvaitmanquer d’évoquer un précédent, survenu trente ans plus tôt. Il s’agis-sait du scandale provoqué par l’abbé de Prades qui avait prétendu faire


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admettre en Sorbonne une thèse où la Bible était interprétée à la lu-mière de Newton [22]. Gabriel-Léopold Bexon fut-il un second abbé dePrades ?3. Un défenseur de la FoiOr, l’étude d’un manuscrit conservé à la bibliothèque du Muséumnous invite à penser que bien loin de suivre les Encyclopédistes, le col-laborateur de Buffon prenait même de grandes libertés à l’égard desidées de son patron. Tout se passait comme si cette longue pratique de lascience au lieu même où elle se faisait avec le plus d’éclat l’avait conduità élaborer une apologétique d’un genre nouveau. Celle-ci devait se pré-senter sous la forme d’un livre, à l’état encore d’ébauche, avec des chapi-tres parfois presque entièrement rédigés, parfois réduits à un argumen-taire de quelques lignes. Le titre : De la Religion par rapport à l’Universrévélait l’intention de l’auteur. Le nouveau système du monde, celui deNewton et des savants du XVIIIèmesiècle, bien loin d’exclure Dieu ma-nifestait, au contraire, sa place centrale dans l’univers [23]. Mais, à la findu siècle , des interprétations matérialistes du Newtonisme virent lejour. L’une des plus célèbres fut celle du baron Paul-Henri d’Holbach,Le Système de la Nature, qui parut en 1770. Or, cet ouvrage ouverte-ment matérialiste et athée qui devint, bien vite, une référence pour tousceux qui attaquaient la religion suscita bien peu de réfutations solides àl’intérieur des Eglises (catholique et protestante). Ceci s’expliquait parle petit nombre d’ecclésiastiques capables de répondre aux argumentsscientifiques de d’Holbach. On le traita, le plus souvent, par le mépris.Mais, en cette fin du XVIIIèmece n’était plus suffisant. Or, Gabriel-Léopold Bexon avait à la fois les connaissances et le talent pour écrireune réfutation. Ce fut ce qu’il entreprit ouvertement à partir de sonchapitre IV.«Si l’on eût observé la nature sans préjugé, écrivait l’auteur du Sys-tème de la Nature, on se serait depuis longtemps convaincu que la ma-tière agit par ses propres forces, et n’a besoin d’aucune impulsion exté-rieure pour être mise en mouvement : on se serait aperçu que toutes lesfois que des mixtes sont mis à portée d’agir les uns sur les autres, lemouvement s’y engendre sur le champ et que ces mélanges agissent avecune force capable de produire les effets les plus surprenants». Il étaitdonc de mauvaise méthode de chercher une cause extérieure à la ma-tière, comme la Création, pour expliquer le mouvement. «Cette notion(la cause extérieure) devient plus obscure encore quand on attribue lacréation, ajoutait-il, ou la formation de la matière à un être spirituel (Dieu) qui n’a aucun point de contact avec la matière... Ainsi lorsqu’ondemandera d’où est venu la matière ? Nous dirons qu’elle a toujours


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existé» [24]. A cet exposé, Bexon, dans son chapitre V, répondait de lafaçon suivante: ou bien les forces de la nature s’équilibrent, mais alors«Il n’y aura point de mouvement donc pas d’ordre de la nature», ou bienl’équilibre est altéré. «Alors il y aura du mouvement, mais non celui quiest nécessaire pour établir l’ordre de la nature». C’est bien plutôt vers lechaos qu’il risque d’entraîner l’univers. D’où, sa conclusion : «Il est géo-métriquement impossible qu’une cause matérielle remonte d’elle-mêmeà l’équilibre qu’elle viendrait de perdre». L’harmonie de l’univers impli-quait donc l’intervention divine [25].Cet argument n’était pas entièrement neuf, puisqu’il avait déjà étédéveloppé, en 1746, par Pierre-Louis Moreau de Maupertuis, devantl’Académie de Berlin, sous une forme un peu différente qu’il nommaitle «principe de la moindre quantité d’action». «Principe si sage, si dignede l’Etre suprême déclarait-il, et auquel la Nature paraît si constam-ment attachée, qu’elle l’observe non seulement dans tous ses change-ments, mais que, dans sa permanence, elle tend encore à l’observer»m [26].Ce que l’abbé Bexon ignorait, c’est qu’à la fin de sa vie Maupertuisn’était plus aussi sûr de la force de son argument. Que répondre à quel-qu’un qui dirait que plus d’expériences conduira à admettre que «toutesles loix du mouvement y sont liées d’une nécessité absolue» comme lepensait d’Holbach ?[27]. Maupertuis ne le savait plus très bien. Bexonavait-il été saisi par la même incertitude, lui qui n’avait pas achevé sonmanuscrit ?Il est difficile d’aller plus loin, pour l’instant du moins, dans la con-naissance de la pensée de l’abbé Bexon. Mort à trente-sept ans, il n’avaitpas donné encore toute sa mesure. Il était déjà remarquable pour unjeune ecclésiastique d’une petite ville d’avoir attiré l’attention du plusgrand naturaliste du temps. Il était encore mieux, pour ce jeune savantd’avoir su, tout en l’admirant, échapper à l’emprise autoritaire du grandBuffon pour développer une pensée personnelle. Enfin ; ce jeune pro-vincial, attiré par les Lumières parisiennes ne s’y était pas brûlé. Admira-teur de Buffon, de Rousseau et, sans doute, des Encyclopédistes, il avaitsu puiser abondamment dans les richesses immenses qu’il découvraitavec enthousiasme, tout en conservant sa personnalité et, en particulier,son attachement à la religion. Bien loin de ressembler à l’abbé de Pra-des, il fut un représentant éminent de ce qu’on pourrait appeler les Lu-mières chrétiennes.

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DiscussionLe Président remercie Monsieur Châtellier pour cette brillante com-munication, et profite de cette occasion pour informer notre compa-gnie de la parution récente d’un ouvrage de ce dernier «les espaces infi-nis et le silence de Dieu», ouvrage qui a reçu, de la part de la critiquenationale, des compliments appuyés, auxquels s’associe notre compa-gnie.Le Président nous rappelle ce que disait Buffon, «Le style, c’estl’homme même», et ajoute que, pour avoir été un collaborateur disci-pliné, attentif, inspiré mais complexe de Buffon, l’abbé Bexon ne devaitpas en manquer. C’est bien ce que Monsieur Châtellier vient de nousdémontrer, et donne la parole à nos confrères.En complément de la présentation de Monsieur Châtellier, Mon-sieur Bonnefont nous explique que Bexon n’est pas un inconnu de l’Aca-démie de Stanislas. En effet, les censeurs de notre compagnie étudiè-rent, en février 1774, son ouvrage «le catéchisme d’agriculture». Il nousrappelle qu’une quantité de personnages bien connus du temps, ontfréquenté l’abbé Bexon, comme François de Neufchâteau, Lamourette,Madame Rolland, l’abbé Chatrian. Il convient aussi de remarquer quela formation de l’abbé Bexon n’était pas fortuite puisque sa mère, quiavait une solide instruction, a pu être la préceptrice de son fils. Au débutde sa carrière, Bexon publia un certain nombre d’ouvrages sur l’agricul-ture, sous le nom de son frère, «Scipion». Après la mort de Bexon, cefrère, et François de Neufchâteau, publièrent encore des ouvrages quiavaient un rapport avec l’agriculture, peut-être écrits ou inspirés parBexon. Mais on ne sait pas toujours très bien ce qui revient aux uns etaux autres.Malicieusement, Monsieur Bonnefont nous signale que l’abbé Bexon,l’exact condisciple de François de Neufchâteau au séminaire de Toul,était bossu, et n’eut pas toute la notoriété qu’il méritait, alors que Fran-çois de Neufchâteau n’en manqua pas !C’est Buffon qui a formé Bexon. Mais, par la suite, l’élève a égalé lemaître.Monsieur le Tacon nous rappelle que Bexon, comme Buffon, étaientévolutionnistes. Ils se heurtèrent au fixisme de l’Académie des Sciences.Buffon fut du reste condamné par la Sorbonne, ce qui ne l’empêcha pasde récidiver aussitôt.Monsieur Châtellier confirme cette position et nous précise que denombreux articles de l’encyclopédie ont été en fait rédigés par Bexon.


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Monsieur Delivré évoque ensuite les relations entre Buffon, Bexon,Lacepède et Lamarck.Monsieur Laxenaire constate que, si le très beau texte sur le cygne,proposé par Monsieur Châtellier débute de façon littéraire pour pren-dre ensuite un caractère scientifique, se pose aussi la question de savoirsi Bexon n’a pas été imbibé par une tradition des légendes qui entourentle cygne, pour faire sa description ? Le cygne étant un animal considérécomme mythique depuis le Moyen-Âge.Effectivement, Monsieur Châtellier pense qu’un certain nombre d’ani-maux comme le cygne ont ce caractère mythique, mais Bexon commeBuffon dépassent cette description pour aboutir à la précision scientifi-que. Monsieur Lanher nous demande si Bexon a été ordonné prêtre ?Oui, précise Monsieur Châtellier, mais ce dernier ajoute qu’au début dela collaboration entre Buffon et Bexon, Buffon a eu besoin d’être ras-suré sur ce point et le lui a demandé.Par contre, pour Monsieur Bonnefont, ce n’était pas le cas de Fran-çois de Neufchâteau, tandis que Bexon est resté prêtre jusqu’à sa mort.Monsieur Châtellier poursuit et nous informe qu’il y avait dans leclergé des hommes fort intéressés par le mouvement scientifique. C’étaitalors la seule voie pour faire des sciences, puisque en dehors des orato-riens, même les jésuites ne dispensaient pas un enseignement scientifi-que très développé. Cet enseignement était dispensé pendant la pre-mière année de séminaire au cours d’une propédeutique scientifique, aucours de laquelle les séminaristes apprenaient la géométrie et la physi-que. Ceux qui faisaient du droit se privaient de ce type d’enseignement.Ceci explique le grand nombre de savants de la seconde moitié du XVIIIème siècle qui étaient prêtres. Monsieur Hachet nous rappelle que Daubenton, tout comme Bexon,a lui aussi commis un catéchisme pour l’instruction des bergers. Cemoyen de communication était prisé à l’époque pour former en parti-culier les agriculteurs. Ils n’étaient pas les seuls. Dans l’esprit de la fin duXVIIIèmesiècle, on voit une surabondance de ces petits catéchismes. Il yeut aussi des catéchismes révolutionnaires. De son côté, Auguste Comteproduira un catéchisme positiviste.A ce propos, Monsieur Fléchon nous dit qu’on a tout à fait raison,dans le domaine de la science comme celui de la culture, de ne prêterqu’aux riches, car les scientifiques de l’époque voient les questions defaçon concrète et ce qu’ils déclarent a forcément un grand poids.


Notes
[1] Il occupe déjà une place importante dans l’ouvrage de Flourens (P.), Desmanuscrits de Buffon, Paris, Garnier, 1860 ; une étude lui est déjà con-sacrée par Paillart (M.), «L’abbé Bexon, étude biographique et litté-raire», Mémoires de l’Académie de Stanislas, 1867, p. 195-230 ; Bre-mond d’Ars-Migré, Uncollaborateur de Buffon. L’abbé Bexon, aumonierde la princesse Anne-Charlotte de Lorraine, dernier chantre de la Sainte-Chapelle, Paris, Champion, 1936 (avec des lettres de Buffon à l’abbéBexon, 1777-1783) ; Buffon, Les Epoques de la nature, édition criti-que par J. Roger, Paris, Editions du Muséum, 1962, nouvelle éditionen 1988 (éléments importants tirés des manuscrits de Buffon) ; Buffon88, Actes du Colloque international Paris-Montbard-Dijon, Paris-Lyon,Vrin-Institut interdisciplinaire d’Etudes Epistémologiques, 1992.
[2] Bremond D’Ars-Migré, op. cit. p. 31-32 ; nous devons les informations surle rôle important de sa mère dans son instruction, y compris jusqu’àson entrée au séminaire, à Monsieur Jean-Claude Bonnefont, Secré-taire perpétuel de l’Académie, qui à bien voulu nous en faire part orale-ment lors de la séance au cours de laquelle cette communication a étéprésentée. Qu’il en soit vivement remercié.
[3]Paillart (M.), art. cit., p.198.
[4]Ibid. p. 200
[5]Ibid.
[6]Louis Châtellier, «L’Université de Pont-à-Mousson puis de Nancy de 1572 à1870», dans Le Pays Lorrain, numéro hors série, 2003, p. 14.
[7]Bremond D’Ars-Migré, op. cit. p. 39.
[8]Ibid. p. 35-43.
[9]Chevallier (P.), Loménie de Brienne et l’ordre monastique, 1766-1789, 2vol., Paris, 1959-1960.
[10]Paillart (M.), art. cit. p.204.
[11]Bremond D’Ars-Migré, op. cit., p. 51. Clarens est un village des bords dulac Léman où Jean-Jacques Rousseau situe l’action de son roman, LaNouvelle Héloïse.
[12]Cité dans Paillart (M.), art. cit., p. 212.
[13]Cité dans Bremond D’Ars-Migré, op. cit., p. 201, lettre du 25/7/1777.
[14]Cité dans Flourens (P.), op. cit., p.6
[15]Ibid. p. 6.
[16]Paillart (M.), art. cit. p. 214.
[17]Flourens (P), op. cit. p. 7.
[18]Ibid., p. 53.
[19]Ibid. p. 53.
[20]Buffon, Les Epoques de la nature....op. cit. ed. J. Roger, p. 19.
[21]Ibid. p. CXXXVI.
[22]Châtellier (L.), Les espaces infinis et le silence de Dieu. Science et religion,XVIème-XIXèmesiècle, Paris, Aubier, 2003, p.171-173.
[23]Bibliothèque du Museum d’Histoire Naturelle de Paris, Manuscrit 804.
[24](D’Holbach) Le Systéme de la Nature, 2èmeédition, Londres, 1771, 2 vol.T.1, p. 26-29.
[25]Bibliothèque du Museum d’ Histoire Naturelle de Paris, Manucrits, 804, p.18-19.
[26]Châtellier (L.), Les espaces infinis et le silence de Dieu, op. cit., p. 161.
[27]Ibid. p. 164.